lundi 15 novembre 2010

Et on tuera tous les affreux: Lepri

Jean-Pierre Lepri est un ancien inspecteur de l'Education nationale. Entre autres casquettes.
Sa longue expérience de l'école et des apprentissages lui ont permis de mener des réflexions personnelles qu'il partage notamment par le biais du site: http://www.education-authentique.org/

Il y résume sa découverte ainsi: "Apprendre m'est naturel, comme respirer ou dormir. Organiser cet apprendre en éducation-formation, c'est introduire des biais qui peuvent, à mon insu, causer plus de mal que de bien."

Cette pensée, pleine de bon sens de prime abord, va être déclinée abondamment au cours de lettres d'information, conférences et séminaires.

Par exemple la vidéo suivante a beaucoup circulé et est édifiante:

Pour résumer, on y apprend "qu'apprendre n'est pas être enseigné". Voilà pour le fond.

Cependant la forme que prend ce message est très intéressante à analyser.
Tout d'abord Lepri adopte, jusqu'à la caricature, la posture de l'enseignant, du prof, du formateur, pourtant tant honni dans son discours. Il emprunte abondamment au jargon universitaire (qu'il récuse pourtant dans certains textes): "le paradigme de l'apprendre"; il adore les couples de mots "enseignant/enseigné", "formateur/formaté" etc; il ne nous épargne pas d'ailleurs l'inévitable tableau à feuilles pour y tracer les tout aussi inévitables schémas qui donnent un air si savant à son exposé.
On pourrait ajouter que mêmes ses qualités d'orateur sont dignes des profs les plus ennuyeux que nous avons tous connus à l'école. On sent que Lepri n'a jamais eu à faire trop d'efforts pour être écouté: l'autorité dont il a pu jouir en tant que prof, inspecteur ou expert n'a pas développé chez lui le goût d'être passionnant.

Ses "écoutants" quant à eux se fondent dans le moule également: il y a le studieux qui prend des notes, celui qui se prend la tête en écrivant, celui qui écoute concentré, celui qui joue avec ses lunettes, celui qui écoute ou fait semblant d'écouter, le regard dans le vague. Tous les profils habituels qu'un prof peut avoir face à lui dans une salle de classe.

Un autre exemple parmi d'autres de ce décalage entre la théorie et la pratique selon Lepri, dans ce document publié sur le site de Meirieu, et qui n'augure donc pas très bien: "apprendre viablement la viabilité" qui entend traiter de l'éducation au développement durable . Là encore beaucoup de jargonnage (expérientiel, éducation-action), et une partie consacrée à l'enseignement scolaire, tout ce qu'il y a de plus banal: essayer de mettre du sens dans les apprentissages, en reliant les notions abordées avec la vie quotidienne de l'élève. Rien de bien révolutionnaire donc.

C'est ainsi qu'on peut se demander la finalité de la démarche; poser que le schéma classique élève/professeur doit être dépassé, pour aboutir concrètement à des petites touches insignifiantes de changement, à la participation active à des colloques sur les pédagogies alternatives. Lepri, entre incohérence et faux-semblants.

Cette répartition classique des rôles, avec celui qui sait, et qui parle, et ceux qui ne savent pas, et qui écoutent, tranche bougrement avec le discours du maître.
C'est qu'il n'y a pas de dialogue avec Lepri, il dit, et c'est tout: il y a seulement "à considérer".
Sa lettre d'information le précise explicitement: "il n’y a, en effet, ni à approuver, ni à réfuter".
Ce refus du dialogue, de la discussion ou même du débat (soyons fou) est récurrente chez Lepri: son objet n'est pas "de convaincre, et encore moins de lutter".


N'est-il pas étrange qu'un homme, pour qui apprendre est tellement naturel, ait besoin de le professer à qui mieux-mieux ? Pas plus étrange après tout que de monter des méthodes et des organismes de certification pour communiquer, cette aptitude pourtant si naturelle.

Je me suis laissée dire qu'en séminaire, il ne faisait pas bon se placer sur le terrain de la discussion, sous peine de se faire recadrer rapidement par les plus fervents partisans du maître. "Tu as ton avis, j'ai le mien" et basta.

On rapprochera ce refus de la confrontation avec l'implication de Lepri dans le monde de la Communication Non Violente: il est membre du conseil d'administration du groupe européen de Communication NonViolente.
La Communication prétendument non-violente entend "favoriser une qualité de relations qui va permettre de répondre aux besoins des uns et des autres en étant uniquement motivé par l 'élan du cœur et la joie de le faire"
Lepri s'inspire beaucoup de la CNV et cite copieusement Rosenberg, pour qui, rappelons-le, "Il est important de voir que la spiritualité est au cœur de la CNV, et de garder cela à l'esprit quand on apprend les étapes du processus. L'art de vivre que j'essaie d'enseigner est véritablement une pratique spirituelle."

Lepri est également impliqué dans l'écologie, il s'est présenté sous l'étiquette Alliance Écologiste Indépendante, aux élections régionales en bourgogne pour l'année 2010.

Le programme du CREA figure sur le site demainmaintenant, qui arbore ce courageux avertissement sur sa page d'accueil: "L'association Demain Maintenant décline toute responsabilité pour tout contenu illicite ou enfreignant les droits des individus. Chaque membre de ce réseau est responsable des opinions exprimées et contenus mis en ligne."
On rapprochera ces précautions étranges des innombrables mises en garde de Lepri comme "Le CREA n’est inféodé à aucun parti, religion, philosophie, gourou [...] Le CREA ne vend rien, ne demande aucune adhésion, signature, approbation, engagement[...] À toute heure, je peux en sortir".


lundi 8 novembre 2010

C'est bon pour la santé


Les joies de la cantine.
Cette chanson de Pierre Perret m'a bien fait rigoler.

Je comprends pas maman, que ça t'affole
Ça qu'on mange à la cantine de l'école
Ils l'on bien précisé, tout est pulvérisé
Traité, piqué, aseptisé, ça peut pas nous peser



Pourtant elle montre une réalité cruelle, éducation industrielle, bouffe industrielle.
Et y a pas intérêt à moufeter pendant qu'on avale, comme en classe.
Je me souviens de ma cantine en primaire, on n'avait pas le droit de boire avant d'avoir fini le plat principal.
Il n'y a pas de pouvoir, il n'y a que de l'abus de pouvoir.

Dans le journal de ma commune dernièrement, un article sur la restauration scolaire.
"Du bio dans les assiettes" annonce le titre ronflant. Enfin à hauteur de 10% pour cette année. Les habitudes, les filières, tout ça. Les petites bouches attendront pour manger sain. Mais qu'elles se rassurent, la prestation sera assurée "par l'une des sociétés major". Ça augure bien.

Pas si loin de chez nous Jamie Oliver a essayé de faire bouger les choses dans les cantines scolaires. Assez édifiant de voir les choses de l'intérieur, l'ampleur de la catastrophe, la logique économique qui règne en maître, les élèves étant au bout de la chaîne de production, à consommer ce qu'on leur propose comme des poulets de batterie, au mépris du bon sens, de leur santé, de leur dignité. Vraiment glaçant.

Dans l'express on peut lire un entretien entre les deux auteurs du livre Cantines, le règne de la mal-bouffe ? aux Editions Mordicus.

Philippe Durrèche: "Il faut commencer par rappeler que 80% des villes délèguent leur restauration scolaire à des sociétés privées, dont le seul objectif est de gagner de l'argent avec des repas qui coûtent 2 euros l'unité. Comment faire? On rogne sur la matière première. Au lieu du gigot, on met des boulettes d'agneau. Dans la paupiette de veau, l'escalope de veau n'est pas de l'escalope, trop chère, mais de la dinde hachée qui a été retexturée pour lui redonner un format de viande. Dans les cordons bleus, ce n'est pas de la volaille mais de la peau de volaille - une horreur diététique! Et, à la place des fromages, on sert des "spécialités fromagères", des cochonneries bourrées de polyphosphates."
"Un marché sur deux est attribué par favoritisme ou corruption. Et quand des parents d'élèves demandent une vérification, il arrive trop souvent que le maire ne fasse rien ou mandate un cabinet-conseil bidon."


Et bon appétit bien sûr.